Ce qui me vient au jour le jour.
....Tu fermes ta gueule.
Tu ne téléphones à personne.
Il y a du bruit partout ? Tu ravales ta salive.
T'as envie de parler ? Tu te parles à toi même.
T'as chaud ? t'ès pas bien ? Tu prends sur toi.
T'as une bière dans le frigo ? Ouais bof, t'as même pas envie d'aller la chercher.
Tu penses.
Mais qu'a-tu fait dans ta vie, hein ?
Abandonnée vers trois ans, élevée deci delà jusqu'à onze ans, soit par la grand-mère, soit par des parents nourriciers, un manque d'amour total.
Le père me prend avec sa femme. Et entre elle et moi, ça ne passe pas, mais alors pas du tout. Elle ne m'aime pas et je ne l'aime pas et cela dure des années.
Et le père ne fait rien pour que cela s'arrange. Il n'est jamais là.
Le seul moment où je peux le voir, c'est le dimanche matin. Là c'est le bonheur total. Je vais dans le lit conjugal et je me love contre lui. Je vire la belle-doche qui fait du ménage ailleurs.
C'est notre moment privilégié. Il se lève et reste en pyjama et descend dans la cuisine. Il adore faire des petits dèjs genre à l'anglaise tout en mettant de la musique et moi je le suis.
Sur le gramophone, j'ai le droit de choisir ce qui me plait. Alors je choisis. Bon deux morceaux, ça va vite.
Vous savez, c'est le temps où l'on choisissait 33 ou 45 tours. Avec l'aiguille qu'il fallait mettre bien au bon endroit.
Pendant ce temps-là, feu mon père commençait à faire fristouiller des oeufs au plat.
Mais pas que !!!
Il avait déjà mis des tartines dans le grille pain. Et commencer à préparer mon chocolat chaud tout en se faisant son café.
Et on déjeunait ensemble, c'était la fête, sauf lorsque la belle-doche arrivait.
Elle me coupait l'ambiance.
Fini nos petits apartés, elle était là et je n'existais plus.
une heure et demie environ je l'avais pour moi par semaine, et le reste du temps, rien, walou, nada.
Jamais il venait me border (c'est une expression), jamais il venait me voir dans mon lit, elle encore moins, et je me sentait archi seule.
Alors j'attendais toujours ces moments de connivence du dimanche matin.
C'était si court.
Il mettait du Brassens ou du Brel. Je ne comprennais rien à l'époque. Mais je voulais être avec mon père.
Il ne parlait pas trop mais était heureux de partager ce petit moment avec moi.
Moi je ne souhaitais qu'une chose, c'est que ma belle-mère dorme encore plus et nous laisse profiter.
Bé non, cette conne, elle ne nous laissait pas profiter.
Voyez, aujourd'hui j'ai 60 ans et je me souviens de ces petits détails.
Mais un détail qui me revient dans le coeur, c'est le jour de sa mort.
Cette salope, elle ne m'a pas laissée me recueillir sur son corps.
il était dans la chambre mortuaire. Chaque personne étant partagée juste avec un rideau.
Je rentre, je le vois. Tout gonflé. Je voulais me recueillir. Rester avec lui au moins cinq minutes. Bé non, cette salope de connasse a dit derrière le rideau "ça suffit maintenant".
Toute ma vie avec mon père elle m'a pourrit la vie, et à ce moment crucial, elle me l'a encore plus pourrit.
Franchement, je ne comprends pas, dans ces instants aussi précieux, que l'on ne puisse pas laisser les personnes se recueillir. Surtout moi sa seule et unique fille.
Elle m'a pourrit.
Et puis s'en est suivi l'enterrement. Bé comme j'étais sa fille unique, j'étais dans le corbillard avec elle. Mon père dans la boite derrière. Bé elle s'énervait parce qu'il y avait des embouteillages. Mais qu'est-ce qu'on en a à foutre des embouteillages dans ce cas-là ? C'est ce que je lui ai dit. C'est le dernier voyage.
Moi au contraire, je voulais que cela dure le plus longtemps possible. Je sentais le corps derrière et surtout son esprit. J'avais envie d'être calme. Ma belle-mère était excitée comme une puce. Evidemment, il y avait rendez-vous au cimetière. Grrrrr et pfffff.....
Tout était programmé.
bon c''est sûr, si on dit à des personnes qui viennent de loin que l'enterrement aura lieu à 14f30, et qu'à 15h le corbillard n'est toujours pas là, ils s'impatientent les pauvres.
Ils sont là, ils sont vieux, à peine ils se connaissent, il n'y a pas de buffet, pas de petits fours ni de champagne, bref, ils s'emmerdent.
Ah enfin on arrive. Bé cela a été vite fait.
Je me rappellerai toujours du bruit de la corde qui fait descendre le cercueuil. Et ils le descendent en biais. Une fois dedans ils enlèvent les cordes, ils ont fini leur boulot, au revoir.
Commence la cérémonie du recueil. Chacun passe avec une fleur et dit un truc. J'avais tellement de larmes que je n'ai rien dit.
J'étais bouleversée et seule alors que cette pute de belle-mère était superbement entourée.
j'arrête là car cela me fait remonter des très mauvais souvenirs dans ma mémoire.